1. Expérience de comparaison des performances de portefeuilles

Selon un sondage réalisé par le Financial Times (Financial Times, 2018), quasiment la moitié des grands investisseurs européens estiment qu’ils perdront en rentabilité s’ils investissent selon des critères responsables. Ces investisseurs considèrent qu’il y a un premium à payer, en d’autres termes c’est un coût supplémentaire. Nous avons choisi de tester si ces craintes étaient fondées par nous-même en construisant deux portefeuilles diversifiés, l’un suivant des critères ISR (sélections d’entreprises responsables), l’autre suivant des critères uniquement de diversification de portefeuille. La plupart des portefeuilles d’actions sont diversifiés, c’est-à-dire qu’ils ne se concentrent pas sur une entreprise ou sur un secteur, le but étant de se prémunir des risques non-systémiques.
Les Échos définisse l’intérêt de la diversification en ces termes : « La diversification d’un portefeuille de titres ou d’actifs permet, soit de réduire le risque pour un niveau de rentabilité donné, soit d’améliorer la rentabilité pour un niveau de risque donné. La diversification maximale d’un portefeuille est obtenue pour le portefeuille de marché, qui regroupe tous les titres à leur prix d’équilibre. » (Les Echos, 2018).
Nous avons basé notre diversification sur la « Global Industry Classification Standard » conçue par Morgan Stanley Capital International et Standard ; Poors. Cette classification à destination des marchés financiers se divise en 10 secteurs : énergie, matériaux, produits industriels, consommation discrétionnaire, biens de consommation de base, soins de santé, services financiers, technologie de l’information, services de télécommunications, services publics.
Dans un premier temps nous avons donc construit un portefeuille non-ISR en le composant d’entreprises de ces 10 grands secteurs afin qu’il soit considéré comme diversifié. A ce portefeuille nous comparerons la performance d’un second portefeuille, ISR celui-là où nous avons sélectionné des entreprises de différents secteurs en fonction d’une part de critères de diversification et d’autre part de leur engagement ISR, enfin nous comparerons ces deux portefeuilles à la performance du marché, ici le S;P 500.
Nous avons comparé l’évolution de ces portefeuilles sur 6 mois (01/01/2018 > 29/06/2018), nous voulons montrer qu’un portefeuille non-ISR peut être aussi performant qu’un portefeuille non-ISR et qu’il peut également être diversifié et suivre les évolutions du marché, et surtout que la sélection ISR n’est pas en elle-même vecteur de moindre performance.
L’ensemble des portefeuilles ont été constitué sur StockRover, une application web qui permet de composer différents portefeuilles, de les modéliser et des comparer leurs performances sous formes graphiques. Le choix de cette application s’est fait car c’était la seule qui offrait ces services tout en étant abordable, étant donné que Google Finance a arrêté son option de construction et de suivi de portefeuille, Stock Rover était la meilleure option à notre disposition.

1.1 Le portefeuille Non-ISR

Fig F. Composition du portefeuille Non-ISR

Le portefeuille Non-ISR est un portefeuille diversifié en se basant sur les 10 industries de la Global Classification Standard et se compose des entreprises suivantes : Alcoa (produits industriels), Bank of America (Services financiers), Johnson ; Johnson (Santé), Microsoft (Technologie de l’information), PG&E (Services publics), PepsiCo (biens de consommation de base), Stanley Black & Decker (matériaux), AT&T (Services de télécommunication), Target (consommation discrétionnaire), Exxon Mobil (Énergie).
Le portefeuille à une valeur totale au 01/01/2018 de 1700$, chaque entreprise à un poids de 10% (170$).
?

Figure G. Performance du portefeuille non-ISR

Sur 6 mois ce portefeuille a perdu 4,2% de sa valeur, la perte a principalement été lié à a performance de Stanley Black & Deker, qui a communiqué une baisse de 57% de son revenu net au premier trimestre 2018 (Martuscelli, 2018), ainsi qu’à la mauvaise performance d’AT&T, qui est en processus de fusion avec Time Warner et qui doit se conformer aux volontés des autorités de la concurrence américaines, et notamment la cession de certaines de ses activités (Forbes, 2018).

?
1.2 Le portefeuille ISR

Fig H. Composition du portefeuille ISR

L’approche pour la composition du portefeuille ISR a été différente, en plus de devoir choisir des entreprises de secteurs différents, nous avons dû exclure de notre liste des entreprises qui ne rentraient pas dans les critères ISR (par exemple Exxon Mobil dans le portefeuille Non-ISR ne peut pas être choisi pour ce portefeuille).
Nous avons choisi la stratégie ISR de screening positif c’est-à-dire que nous avons activement cherché des entreprises qui produisent des externalités positives pour la société par leurs produits ou leurs processus.
Ci-après la liste des entreprises sélectionnées, leur secteur et les principaux critères ISR qui nous ont fait les choisir :
Apple, technologies de l’information, 87% de sa consommation énergétique est issue de sources responsables, principe de protection des données de ses utilisateurs (refus de créer des backdoors sur ses appareils pour que le FBI puisse accéder à ses téléphones) (Mallen Baker’s, 2018). Johnson Controls, produits industriels, classé douzième dans le Corporate Responsibility Magazine.
Nestle, bien de consommation de base, classé N°1 au classement d’Oxfam « behind the brand » basé sur des critères de droits du travail, de transparence et de respect de l’environnement.
Xylem, services aux collectivités, Classé 10 entreprises la plus responsable par le classement Barron des 100 entreprises les plus responsables (The Corporate Social Responsibility Newswire, 2018).
Nucor, produits industriels, plus grand recycleur d’acier des États-Unis et fabricant d’acier selon un processus électrique (moins polluant et énergivore que le système classique).
Weyerhaeuser est une entreprise américaine de l’industrie du papier, elle est notamment en charge de la gestion des forêts et s’efforcent de rendre son activité la plus durable possible, elle a été classée par CR Magazine 37 meilleur « corporate citizens » sur une sélection de 100 entreprises responsables.
IBM, technologies de l’information. IBM soutient la diversité au travail, un manager sur quatre est une femme ainsi que la PDG de l’entreprise.
Brookfield Renewable Partners LP, énergie, se spécialise dans la production d’énergies renouvelables, c’est la filiale cotée de Brookfield Asset Management, un gestionnaire d’actifs international qui se spécialise dans la construction, les énergies renouvelables et les infrastructures.
JPMorgan Chase, Services financiers. JP Morgan Chase a un programme ambitieux pour aider les populations défavorisées, $125 millions pour revitaliser des quartiers, $150 millions pour aider Detroit à se développer après des années très difficiles, $325 millions dans la formation et 45$ million dans le financement d’associations pour l’accès à la santé. De plus c’est une entreprise qui croit ferment en l’investissement responsable comme vecteur de performance.
Jonhson Controls, industrie. Jonhson Controls a commencé en 1885 comme producteur de thermostat pour être aujourd’hui un des leaders dans la conception d’équipement de gestion de l’énergies et de produits pour rendre les entreprises, les bureaux et les usines plus efficaces et moins énergivores. Selon Kiplinger, 29% des fonds mutualisés responsables possédaient dans leurs portefeuilles des actions Johnson Controls.
Costco, consommation discrétionnaire. Le salaire moyen des employés est de $21 dollars de l’heure, le salaire minimum de l’entreprise est récemment monté à $13 de l’heure.
De plus dans un pays comme les États-Unis, Costco fait figure d’exception en fournissant à 88% de ses salariés des assurances maladie (Short, 2018). Le PDG de Costo ne gagne que 48 fois le salaire moyen de son entreprise, comparé à la moyenne du pays qui est de 70 fois, avec des PDG qui peuvent gagner jusqu’à 300 fois le salaire médian (PayScale, 2018)
Ainsi sur l’ensemble de ces entreprises nous avons pu identifier des caractéristiques socialement responsables, nous avions moins de choix que pour le portefeuille classique afin d’appliquer le principe de diversification de portefeuille mais nous avons tout de même pu trouver 10 entreprises vertueuses et leader dans leurs secteurs respectifs. Première preuve que l’ISR ne se limite pas seulement aux entreprises les moins performantes.

Fig I. Performance du portefeuille ISR

Sur 6 mois le portefeuille ISR a perdu 1,1%, cette perte s’explique par la chute de l’action Johnson Controls et Brookfield Renweable, tandis qu’Apple et Costco on permit grâce à leur croissance de limiter les pertes.

1.3 Le portefeuille de marché

Fig J. Performance du portefeuille de marché (S;P 500)

Le S;P 500 est un indice boursier géré par Standard ; Poors basé sur les 500 plus grandes entreprises cotées américaines pondérées par leurs capitalisations boursières (Standard and Poors, 2018), il couvre environ 80% de la capitalisation boursière totale américaine et se rapproche donc du portefeuille dit « de marché ». Ce portefeuille est composé à 100% de l’indice S&P 500. Sa mise sous forme de portefeuille est avant tout un outil pratique car cela permet de le comparer facilement sur Stock Rover aux autres portefeuilles.
Sur 6 mois, le S&P 500 a progressé de 2,5%, cette progression est selon Bloomberg, exclusivement due à 10 entreprises du secteur des technologies de l’information (voir tableau ci-dessous).

Fig K. Les 10 actions qui ont contribué à plus de 100% du rendement annualisé (YTD) du S;P 500 (Daté du 28 juin 2018)

?
1.4 Comparaison des performances

Fig L. Comparaison des performances des trois portefeuilles

Le résultat de notre expérience montre que le portefeuille de marché a été le plus performant, vient ensuite le portefeuille ISR et on finit avec le portefeuille classique. Toutefois on voit que ce classement à varier au cours du premier semestre 2018, les trois portefeuilles ont eu quasiment la même performance en janvier et en Avril par exemple. En moyenne le portefeuille classique a été le moins performant, ce qui est un résultat intéressant étant donné qu’en se basant uniquement sur le qualificatif du portefeuille (ISR ou non), la majorité des investisseurs européens auraient parié que le portefeuille responsable aurait sous-performé par rapport au portefeuille classique
Au vu de l’étude de la performance du portefeuille de marché ces résultats ne sont pas surprenants, en effet la croissance de ces 6 derniers mois ayant été tiré quasi-exclusivement par des entreprises du secteur ITC, il est normal que nos deux portefeuilles composés de 10 entreprises n’aient pas fait le poids. Le portefeuille le plus performant dans ce cas-là aurait été un portefeuille réunissant des entreprises exclusivement du secteur des ITC.
Ainsi un portefeuille ne sera pas plus performant de lui-même car il contient des entreprises de secteurs ou d’industries qui ne rentrent pas dans une démarche ISR. Exxon Mobil et Pepsi, deux entreprises du portefeuille non-ISR particulièrement peu respectueuses n’ont d’ailleurs pas tiré la performance de ce dernier.
La clé de la performance d’un portefeuille se joue donc ailleurs ; d’une part sur la diversification, ici on voit que le portefeuille marché S;P 500 a une meilleure performance car il incluait plus d’entreprises du secteur ITC et a donc profité de la croissance cumulée, tandis que nos deux portefeuilles n’avaient qu’Apple et Microsoft en tant que représentant de ces secteurs.
D’autre part la performance est lié à la bonne gouvernance, un investisseur très informé aurait pu prédire qu’AT&T était un placement risqué du fait de la procédure de fusion compliquée avec Warner, une bonne gouvernance aurait aussi évité les actions des producteurs de métaux comme Alcoa et Nucor qui sont au milieu d’une guerre commerciale entre les États-Unis et le reste du monde. Ainsi il était très peu probable que ce secteur connaisse un boom.
Il est clair que le caractère responsable d’un portefeuille ne rend pas à lui seul un portefeuille moins performant, cette dernière est encore liée à la qualité de la gouvernance du fond. De plus on peut tout de même trouver des entreprises responsables dans des secteurs qui ne le sont pas par nature comme l’industrie avec l’exemple de Nucor, Costo est également un bon exemple car c’est une des rares entreprises de la grande distribution à avoir une politique de forte rémunération pour tous ses employés au milieu de WallMart et des autres chaines de supermarchés qui ont tendance à se contenter du salaire minimum.
Au final les investisseurs institutionnels européens ne devraient pas trop s’inquiéter de la perte de performance s’il passait au ISR mais plutôt de trouver le bon gestionnaire d’actifs qui proposent des placements bien équilibré avec un risque maitrisé.
Dans le sondage présenté par le Financial Times, il n’est pas précisé à ces investisseurs que les ISR protègent d’un risque supplémentaire par rapport aux investissements classiques de par la nature responsable de ces portefeuilles, le risque de controverse.

1.5 Les avantages du portefeuille ISR
Précédemment, nous avons identifié qu’un portefeuille d’actions ISR ne présentait pas de différence systémique de performance avec un portefeuille d’actions filtré en fonction de critères classiques. De plus, nous allons voir que les portefeuilles ISR peuvent protéger de risques supplémentaires par rapport à un portefeuille classique. Pour cela nous utiliseront l’exemple de l’entreprise British Petroleum.
Le 16 avril 2010, les actions de British Petroleum s’échangent à 623,4 GBP (Yahoo.com, 2018), le 20 avril la plateforme Deepwater Horizon explose dans le golfe du Mexique. En plus d’être une catastrophe écologique majeure, cet accident a eu un effet immédiat sur le cours de BP. Le cours est tombé au plus bas le 1er Juin 2010 à 325,5 GBP soit une chute de 91,5%. 8 ans après BP n’a toujours pas réussi à retrouver son cours de 2010 (le 1er juin les actions BP s’échangeaient à 570 GBP).
Bien que cette catastrophe n’ait au final couté « que » 44 milliards de dollar (La Presse.ca, 2016), soit 11,7% de son chiffre d’affaire de 2011 (375 milliards de dollar), elle a fait perdre à BP la moitié de sa valeur.
Ce genre de catastrophes n’arrivent que rarement, mais les conséquences pour un investisseur peuvent être extrêmes. Surtout dans ce cas pour un investisseur avec un portefeuille contenant des entreprises du secteur Oil & Gas.

Fig M. Changement dans la capitalisation de BP et de l’industrie Oil ; Gas les 5 premiers mois après l’accident DeepWater Horizon (échelle en milliards de dollars)

?
BP a entrainé une chute des capitalisations de l’industrie. Cette chute au niveau de l’industrie a été identifié dans l’étude “Total Cost of the 2010 Deepwater Horizon Oil Spill Reflected in US Stock Market” (Garza-Gomez and Lee, 2012), ils ont démontré la corrélation entre les deux cours de bourse, démontrant ainsi que les conséquences de la faute d’une entreprise peut s’étendre à toute une industrie et affecter la rentabilité de nombreux portefeuilles.
Un portefeuille ISR qui exclut l’industrie Oil & Gas pour des raisons éthiques a profité d’une protection supplémentaire dans cette situation, en général en excluant les industries sujettes à ce genre d’accidents, les portefeuilles ISR sont mieux protéger face au risque de controverse.
On pourrait étudier le cas d’autres entreprises dans des secteurs différents comme Wolskwagen avec le Dieselgate ou encore le scandale du Mediator des laboratoires Serviers. Le manque de transparence et la recherche du profit à court terme au détriment des autres parties prenantes est une attitude risquée qui peut à tout moment se retourner contre l’entreprise et ses actionnaires.
Il est ainsi faux d’affirmer qu’on fait le choix d’investir dans des produits responsables au détriment de la performance, d’une part car ces produits ne sont pas en eux-mêmes moins performants, comme démontré mais également car ils offrent une protection face aux risques présentés par les entreprises peu respectueuses des facteurs sociaux et environnementaux et qui cherchent la rentabilité à court terme au prix de la performance à long terme.